Epilogue : Ghoul-Buster / Fragma

« Dès qu’on aura trouvé de quoi se réapprovisionner, nos routes se sépareront. Maintenant que je suis revenu sur mon continent, je n’ai aucune raison de rester avec un enfoiré dans ton genre…

-         Arrête tes conneries ! Ni toi ni moi n’arriverions à survivre seuls, tu le sais très bien.

-         Rien à foutre. Je peux plus te voir, je risque de te trancher la gorge dans ton sommeil. Et de toute façon, on mérite tous les deux de crever. »

Jonas ne trouva rien à opposer à cela. Lui-même ne savait s’il oserait jamais croiser à nouveau son regard dans le miroir. Le poids de ses erreurs ; celui de ses choix, plus écrasant encore. La fin justifiait les moyens, oui ; mais ne rendaient pas ses mains moins sales. Comment blâmer Jim pour le dégoût viscéral qu’il éprouvait maintenant à son égard ?

 

Après tout ce qu’ils avaient vu, après tout ce qu’ils avaient fait, l’adolescent aurait pourtant dû comprendre qu’il n’existait aucune justice dans cet univers. Dans ce monde nouveau, les faibles mourraient pour permettre aux forts de survivre. Il fallait penser à soi avant les autres, être prêt à tous les sacrifices pour espérer survivre. Refuser cette loi naturelle revenait à un suicide pur et simple. Ce que le jeune Jim avait visiblement en tête, incapable de se résoudre à approuver les actes de l’ex-passeur.

Jonas aurait aimé que cela lui soit égal. Après tout, survivre seul ou à deux ne changeait pas grand-chose : dans tous les cas, la discrétion était de mise. Depuis qu’ils avaient semé la horde, ils n’avaient pas osé parcourir plus de quelques kilomètres, avançant sans un bruit et restant constamment à couvert. Tant que le soleil n’était pas couché, il était beaucoup trop risqué d’entreprendre des déplacements d’envergure. Pas avec un Jim traînant la patte et ne se souciant plus de surveiller les arrières de son partenaire.

Oui, il était probablement préférable de se dire au revoir. C’était mathématique : voyager seul diminuait de moitié les chances de se faire repérer. Si Jim avait envie de tracer sa propre route, qu’il se fasse plaisir. Jonas n’avait aucun argument logique à lui opposer.

Mais alors, pourquoi cette séparation imminente l’inquiétait autant qu’elle le désolait ? Pourquoi les reproches et les insultes de Jim lui pénétraient-elles le cœur comme autant d’aiguilles glacées ? Jonas avait tout fait pour écarter sa propre humanité, pour se débarrasser de ses faiblesses. Sa détermination devait être sans faille. Seule la vengeance importait à ses yeux. Il n’y avait qu’ainsi qu’il pouvait espérer atteindre son objectif.

Mais le doute était là, aussi tenace qu’insidieux. Ouvrant la porte aux remords, aux regrets, au chagrin. A la peur. Jonas réalisait maintenant à quel point la voie qu’il suivait était dangereuse. Jim n’était pas qu’un excellent partenaire de voyage. Son regard, sa présence constituaient également la dernière barrière empêchant l’humanité de Jonas de s’évanouir pour de bon. Une humanité qui faisait précisément la différence entre les goules et les hommes dignes de ce nom. Qu’importent les difficultés, les survivants devaient se serrer les coudes. Malgré sa jeunesse, Jim l’avait compris bien plus vite que son camarade, littéralement obnubilé par sa vengeance.

 

« Je… je suis désolé, murmura Jonas, essayant de capter le regard de son ami. S’il te plait, réfléchis bien à ce que tu veux faire. Il n’y a plus rien à sauver dans ce pays. Il faut aller sur la Filia.

-         Et avec notre chance, on y arrivera juste après que le virus ait ravagé le continent, railla Jim. Laisse tomber, vieux. J’ai pris ma décision.

-         Tu ne dois pas abandonner ! C’est grâce à toi que je suis arrivé jusque là, Jim ! Tant qu’on sera en vie, il y aura de l’espoir ! C’est toi qui m’a appris ça, mec !

-         Arrête, tu veux. Tu as très bien vu ce que sont devenus ces saloperies de zombies. Personne ne peut leur échapper bien longtemps. Cette planète est foutue. On va tous finir par crever…

-         Mais pas avant d’avoir buté ce connard de Freddy Hallu ! Il doit payer pour ce qu’il a fait ! Au moins autant que nous. Merde, t’es pas d’accord avec moi ?

-         Qu’est-ce que ça changera ? répondit l’adolescent en haussant les épaules. En tout cas, si tu tiens tant que ça à te venger, tu ferais bien de la mettre en veilleuse. Parce que j’ai bien l’impression que ça bouge, là-derrière. Je vais… Oh, foutue chierie ! »

L’adolescent ignorait probablement qu’il proférait là ses dernières paroles, sans quoi il aurait certainement choisi des mots plus élégants. Ou peut-être était-ce précisément sa manière de saluer ce monde moribond. Jonas passa en tout cas bien des jours à essayer de comprendre pourquoi Jim avait agi ainsi.

 

Qu’est-ce qui avait bien pu lui passer par la tête ? Après avoir bien fait comprendre à Jonas qu’il ne méritait aucunement de vivre, pourquoi le protéger à l’heure de son châtiment ? Pour qu’il continue à vivre avec le poids de son fardeau ? Pour en finir, s’épargner à lui-même les souffrances de sa responsabilité dans la destruction de la Fragma ? Ou peut-être l’adolescent souhaitait-il simplement que le sacrifice de Charlie et Gillian ne soit pas vain. Ses actes eurent en tout cas des conséquences irrémédiables.

Avant même que son camarade ait eu le temps de se retourner pour voir ce qui lui arrivait dessus, l’adolescent se rua en avant et lui balança un bon coup de pied dans le ventre. Si cela avait juste été une manière de passer sa rage et sa frustration, Jonas aurait accepté l’estocade avec humilité. Mais malheureusement, les raisons de cette agression étaient toutes autres.

Roulant à terre sous le choc, Jonas ne vit pas l’évolué passer au-dessus de lui pour se ruer sur la seule proie encore dans sa trajectoire. Mais eut en revanche l’occasion d’observer distinctement la goule renverser son ami et planter ses griffes dans ses épaules. Jim rua, se débattit de son mieux, tenta de lui porter des coups à la tête avec sa hache. Mais ses bras étaient paralysés ; et la créature trop grande, trop forte, trop agressive. Jim n’avait aucune chance, et le savait sans doute.

Contrairement à lui, Jonas ne put retenir un cri d’effroi et de colère quand les mâchoires de la créature se refermèrent sur la gorge de son ami. Sur ses pieds en une seconde, l’ex-passeur fonça vers le monstre, machette en main, et parvint à lui décrocher la tête sans même se faire griffer. Mais à en juger par le morceau de chair sanglante qui se trouvait entre les dents de la créature, il était déjà trop tard pour Jim.

 

« Putain de merde, mais pourquoi t’as fait ça ? gémit Jonas en s’accroupissant près du gosse en train de se noyer dans son sang. Jim… Que… Qu’est-ce que tu veux que je fasse, mon pote ?

-         Maintenant… t’as… plus besoin… d’ami… parvint à articuler l’adolescent en esquissant un rictus fataliste. Tu… Tu sais… ce que tu dois… faire… »

Jonas aurait voulu prétendre le contraire. Mais comment mentir à son camarade mourrant ? Comment ne pas obtempérer, quand le regard de Jim le transperçait aussi intensément que des lames. Comment lui refuser la seule chose qu’il pouvait maintenant désirer ?

Oui, Jonas savait parfaitement ce qu’il avait à faire. Et malgré son chagrin, malgré la douloureuse impression d’être en train d’arracher la dernière parcelle de sa propre humanité, il n’eut pas la moindre hésitation. La leçon était désormais retenue. Tant que Jonas se souviendrait d’Arlène, il ne referait jamais la même erreur.

« J’irai jusqu’au bout » assura-t-il avant d’abattre sa machette sur le crâne de Jim.

 

Jusqu’au bout de sa quête ? Ou jusqu’au bout de ses forces ? Car il existait plusieurs moyens pour Jonas de conclure son voyage. Et la fin vers laquelle ses pas le conduisaient désormais n’était certainement pas celle qu’il espérait en laissant la Fragma derrière lui. Mais à vrai dire, cela lui était maintenant presque égal.

Sans Jim pour surveiller ses arrières, pour lui parler, pour lui rappeler qui il était et pourquoi il devait continuer, les jours se transformèrent en un combat perpétuel. Lutter contre les prédateurs qui pullulaient sur les routes constituait déjà un véritable enfer. Mais survivre, purement et simplement, s’avéra pour Jonas encore plus difficile. Faim, fatigue, blessures… L’ex-passeur avait bien du mal à trouver de quoi subsister et se soigner. Il n’avançait que de quelques kilomètres chaque jour, se faisait amocher de plus en plus fréquemment ; ses forces s’amenuisaient inexorablement.

Mais il n’accordait de toute façon plus grande importance à ses besoins. Cette souffrance, il la méritait. Et c’était peut-être la seule chose qui le faisait se sentir encore humain. Aussi se satisfaisait-il parfaitement de quelques grammes de nourriture et d’une ou deux heures de sommeil par jour. Son corps pouvait bien dépérir : la feu de la vengeance avait déjà entièrement consumé son âme.

Au bout d’une semaine, il n’était déjà plus que l’ombre de lui-même, squelette flottant dans ses habits et progressant sur la Mater plus par automatisme que par une réelle volonté d’avancer. Et s’interrogeait, jours après jour : pourquoi donc était-il toujours en vie ? Il avait été griffé, tailladé tant de fois, mais n’avait jamais subi la morsure fatale. Pourquoi la mort lui refusait-elle encore son étreinte ?

Malgré sa fièvre et sa faiblesse, il savait parfaitement que même en faisant payer Freddy Hallu pour son crime, il ne retrouverait jamais le bonheur qu’il avait connu en compagnie d’Arlène. Vouloir se venger de son ancien commanditaire était une manière comme une autre de s’illusionner en rendant une justice totalement dénuée de sens. Que Jonas parvienne à son objectif ou meure en essayant ne ferait strictement aucune différence.

 

Aussi continuait-il à errer en attendant de rencontrer la goule qui ferait enfin de lui l’un des nouveaux maîtres de la planète. Et crut finalement tomber sur elle un soir où il allait repartir après une journée à rester caché, grelottant sans trouver le sommeil et sursautant au moindre bruit. Il fallait bien avouer que dans son délire fiévreux, la silhouette sombre et massive qui apparut devant lui et tenta de lui décrocher la tête d’un coup de lame pouvait facilement passer pour un évolué. Tout comme lui qui, dans son état de crasse et de fatigue, devait ressembler à un jeune contaminé.

Bien que ses sens soient dangereusement perturbés par les infections qui progressaient dans ses veines, Jonas se rendit heureusement vite compte que son agresseur était aussi humain que lui. Les deux hommes n’échangèrent qu’un seul coup avant de se calmer – heureusement pour l’ex-passeur, qui n’aurait pas survécu bien longtemps face à un combattant expérimenté. Et après l’avoir étudié de la tête aux pieds, l’inconnu daigna enfin retirer son casque de protection et se mettre à parler.

 

Combien de temps s’était écoulé depuis que Jonas n’avait plus entendu de mots humains ? Des jours ? Des semaines ? Des mois ? Il n’en avait absolument aucune idée. Mais d’après les larmes irrépressibles qui se mirent à couler sur ses joues au simple son de la voix de l’homme, cela devait faire un sacrément longtemps.

« Désolé, mon ami, s’excusa le guerrier en rengainant une paire de katanas dont un paquet de goules semblaient avoir testé le tranchant. Sans vouloir t’offenser, tu as plutôt mauvaise mine. Tu as besoin de soins ? J’ai avec moi un groupe d’une cinquantaine de personnes, on dispose d’un bon stock de vivres et de médicaments. Nous faisons route vers les montagnes, et tous les survivants sont les bienvenus. »

Voyant clairement le trouble sur le visage de Jonas, l’homme en noir comprit toute de suite qu’avec celui-là, il allait falloir du temps. Encore un autre de ces traumatisés de l’apocalypse. Le nouvel arrivant savait parfaitement comment s’y prendre. Lui-même avait vécu quantité d’atrocités, et ne s’en était remis que grâce à la bonté et à la solidarité de ses semblables. Aussi s’était-il donné la mission d’en faire autant avec les rescapés qui croiseraient son chemin. Quel que soit le temps et les efforts que cela demanderait, il redonnerait sa dignité à ce jeune homme brisé.

 

Prenant Jonas par les épaules, il lui adressa un sourire réconfortant avant de l’encourager encore à l’accompagner. Aussi vide qu’une coquille, Jonas n’eut pas la force de résister et se laissa entraîner. Il ne savait même pas comment répondre à une telle gentillesse. Son nouvel ami ne lui demandait de toute façon aucune parole.

« Au fait, je ne me suis pas présenté, continua-t-il en le soutenant sans difficulté. Moi c’est Gook. Saul Gook.

-         Bizarre… comme nom… croassa Jonas d’une voix aussi faible qu’éraillée.

-         Mais tu sais parler ! s’écria Gook avec enthousiasme. Si mon nom ne te plais pas, les gosses m’appellent aussi Ghoul-Buster !

-         Pourquoi ça ? Ça fait encore plus louche…

-         Oh, c’est une très longue histoire… » rit le vieux guerrier.

 

 

 

J'espère que cette nouvelle vous aura plu ! N'hésitez pas à laisser un commentaire sur l'article Ghoul-Buster / Fragma !