GBF-16 : la décision

Incapable de détacher son regard du visage serein et impassible de sa femme, Jonas sentit une main jeune mais ferme se refermer sur son épaule. Le passeur s’en libéra d’une secousse sans daigner relever le visage. Il n’avait aucun besoin de compassion. Car il ne souffrait plus. Ou du moins pas autant que quand il avait réalisé que le sort d’Arlène était scellé.

Son chagrin était toujours là ; sans doute ne le quitterait-il jamais. Mais il était peu à peu recouvert par une émotion nouvelle. Et forte, aussi forte qu’était la douleur de voir sa bien-aimée s‘éteindre sans pouvoir intervenir.

La détermination. Oui, Jonas avait pris sa décision. Il refusait d’admettre son impuissance. S’il était réellement amoureux de sa femme, il ne pouvait accepter de la perdre. Il n’avait pas le droit d’abandonner avant d’avoir tout tenté pour la sauver. Il existait forcément un moyen de soigner les contaminés. Ce putain de virus ne pouvait pas être invincible. Avec suffisamment de moyens, il ne serait sans doute pas difficile à des scientifiques expérimentés de mettre au point un traitement.

Jonas n’avait pour l’instant aucune piste. Mais l’espoir était là, et c’était tout ce qui importait. Tant qu’il ne serait pas convaincu que sa femme était définitivement perdue, le passeur ferait tout ce qui était en son pouvoir pour la retrouver. Pour elle, il se sentait la force de soulever des montagnes. Mais pas de lui dire adieu.

 

Ne remarquant pas que sa poitrine avait cessé de se soulever au rythme de ses inspirations – ou ne souhaitant pas le remarquer – Jonas se pencha vers Arlène, lui murmura quelques mots d’amour et déposa un léger baiser sur ses lèvres déjà tièdes. Le jeune Jim retenait son souffle derrière lui, craignant que la femme ne se ranime avant qu’il ait eu le temps d’intervenir.

Contrairement au passeur, l’adolescent n’oubliait pas l’urgence de la situation. A en juger par la direction du vent, ils n’étaient plus menacés par l’incendie. Ce qui ne signifiait pas qu’ils devaient se la couler douce pour autant.

Jim n’avait toujours pas compris pourquoi le couple s’était rendu sur la Mater, mais il savait en tout cas que leur mission n’avait rien d’officiel. Quelle qu’ait pu être leur ancienne vie, ils étaient désormais des criminels, des fuyards. Les militaires devaient être en train de ratisser la zone à la recherche de l’hélicoptère écrasé, et ne s’arrêteraient pas avant d’être certains que personne n’avait survécu au crash. Si Jim et Jonas voulaient éviter de se faire abattre comme des chiens – voire pire encore – ils devaient rejoindre la planque le plus vite possible.

Mais pas avant d’avoir réglé le cas d’Arlène. Ce que l’adolescent rappela au passeur, sans prendre de gants cette fois. Sa femme était morte. La seule chose à faire restait de lui épargner la transformation.

« Tu n’as pas à t’en charger, Jonas, assura Jim en récupérant furtivement le couteau. Je vais m’en occuper, tu n’as qu’à continuer à avancer.

-         T’en occuper ? Il s’agit de ma femme, pas d’une chose. Tâche de t’en rappeler. Et tu ne la toucheras pas.

-         Très bien. Mais il faut agir sans attendre. Elle risque de se réveiller d’un instant à l’autre. Tu réussiras… à faire ce qu’il faut ? »

Jonas se contenta de hocher la tête sans répondre. Jim hésita un moment avant de lui confier le couteau. Pouvait-il faire confiance à cet homme au bout du rouleau ? Son regard était étrangement brillant. Plus de larmes, plus de désespoir dans ses yeux. S’était-il vraiment résolu à décapiter Arlène de ses propres mains ? Ne risquait-il pas de péter les plombs pour de bon, et de sa taillader lui-même plutôt que sa femme ?

Au fond, la décision lui appartenait. S’il voulait se suicider, Jim n’avait pas son mot à dire. Aussi laissa-t-il le passeur récupérer le couteau avant de s’éloigner prudemment. Si la folie s’emparait brusquement de Jonas, qui savait de quoi il était capable ? Qu’il s’en prenne à sa propre chair était égal à Jim, mais il n’avait aucune intention de subir lui-même l’éventuelle frénésie du passeur désespéré.  

 

Il ne tarda cependant pas à comprendre qu’il s’était royalement fourvoyé. Non, ce n’était pas de la folie qu’il lisait dans les yeux de Jonas. La lueur dans ses yeux était plus dangereuse encore. Car elle témoignait d’une volonté inflexible, d’une assurance que tous les arguments du monde n’auraient pu remettre en question. Jonas avait pris une décision, et rien ne pourrait le faire changer d’avis.

Jim réalisa malheureusement que cette décision n’était pas celle qu’il attendait. Ne perdant plus une seconde, Jonas commença à trancher avec des gestes rapides et précis. Sous le regard interloqué de l’adolescent. Car ce n’était pas la chair d’Arlène que le passeur était en train de découper, mais sa propre chemise ! Ou plutôt ce qu’il en restait, une partie ayant déjà été utilisée pour bander ses plaies et ecchymoses.

Jonas réduisit donc son vêtement en plusieurs bandelettes de tissu, surveillant du coin de l’œil le corps toujours inanimé de sa femme. Il ignora les questions inquiètes de Jim, réunit ses bandes en une corde de fortune longue d’un mètre ou deux, puis fit basculer Arlène sur le ventre le plus délicatement possible.

« Putain mais à quoi tu joues ? interrogea l’adolescent en le voyant réunir les poignets de la femme dans son dos.

-         Vraiment désolé, ma chérie… » souffla Jonas sans lui prêter attention.

Et il attacha fermement les mains d’Arlène avant de la remettre sur le dos.

Il était grand temps, car c’est précisément à cet instant qu’elle se réanima. Jonas sentit le pouls se remettre à pulser sous ses doigts, bientôt suivi par la reprise de la respiration. Les bras s’agitèrent malgré les liens, les jambes commencèrent à remuer.

Et  finalement, Arlène ouvrit les yeux sur un monde qu’elle ne reconnaissait plus, qui n’avait plus aucun intérêt pour la créature qu’elle était devenue. Ses préoccupations seraient très simples désormais. Les goules n’étaient pas réputées pour la variété de leurs désirs, et Arlène ne ferait pas exception.

 

Ses paupières papillonnèrent quelques secondes, comme pour s’adapter à une luminosité nouvelle. Son regard se fixa enfin sur Jonas, accroupi devant elle en attendant une réaction.

Le jeune homme ne pouvait s’empêcher d’espérer. Et si sa femme réagissait différemment des autres zombies ? Et si elle le reconnaissait ? Peut-être qu’elle ressentait encore des sentiments pour lui ? Peut-être allait-elle réussir à garder le contrôle ? L’amour était un sentiment puissant, capable de perdurer même après la mort. Jonas et Arlène s’étaient aimés plus que les mots ne pouvaient l’exprimer. Leur passion ne pouvait pas disparaître comme ça, avalée par un microorganisme totalement dépourvu de conscience. Si un dieu quelconque régissait cet univers, il n’avait pas le droit de tolérer pareille cruauté.

Mais les dieux, quels qu’ils soient, sont bien connus pour leur indifférence à l’égard de leurs fragiles créatures. La non-intervention divine est un art des plus sadiques. Rares sont ceux à être récompensés comme ils le méritent. Le cas d’Arlène n’était qu’un parmi tant d’autres.

Face à une telle injustice, et malgré toute sa volonté, Jonas eut bien du mal à ne pas éclater à nouveau en sanglot. Car le premier regard que lui lança la « nouvelle Arlène » était trop éprouvant, trop différent de ce qu’il espérait.

Plus la moindre lueur d’humanité dans ses yeux. Seulement cette vacuité, cette absence glaciale qu’il avait si souvent vu dans les prunelles de cadavres abandonnés à pourrir sous le soleil. Jonas en ressentit une douleur si vive qu’il faillit se plonger le couteau dans le cœur sans attendre. Mais il parvint à se reprendre.

Non, sa femme n’était pas un cadavre. Elle était là, devant lui. Bien vivante. Ou en donnait en tout cas l’impression. Si elle était incapable de reconnaître l’homme qui avait partagé son lit pendant tant d’années, elle voyait en revanche parfaitement la proie en lui.

Et ne voyait même que ça. Obnubilée par le passeur assis devant elle, elle s’évertuait maladroitement à se remettre sur ses jambes, claquant des mâchoires et en bavant abondamment. Son mollet blessé et ses mains attachées dans le dos ne lui facilitaient pas la tâche ; elle perdit plusieurs fois l’équilibre, se vautrant lamentablement au sol sans pouvoir se rattraper. Elle ne semblait de toute manière pas très incommodée par la douleur, et finit par renoncer à se lever. Elle entreprit alors de ramper lentement vers sa proie, espérant peut-être que celle-ci aurait la gentillesse de se laisser grignoter sans résister. Ce qui semblait plutôt bien parti, Jonas restant prostré sur place sans réussir à quitter des yeux ce spectacle aussi atroce que pitoyable. Il fallut que Jim lui-même le tire en arrière pour lui épargner la morsure fatale.  

 

« C’est bon, tu t’es fait assez de mal ? cracha-t-il à Jonas, les larmes aux yeux. On peut en finir ?

-         Non… souffla le passeur en tremblant. Ne la touche pas…

-         Mais bordel, ça t’amuse de la voir dans cet état ?!? Laisse-moi la tuer, putain de connard ! Elle ne voulait pas devenir une de ces saloperies ! A cause de toi c’est déjà trop tard !

-         Non, il n’est pas trop tard. Le virus ne fait que la posséder. Arlène est toujours là, quelque part. Je trouverai un moyen de la soigner.

-         Même contre sa volonté ? Arlène n’a jamais demandé qu’on la sauve. Tout ce qu’elle voulait, c’était protéger les habitants de la Fragma. Pas les mettre en danger par sa seule existence.

-         La Fragma est en danger quoi qu’il arrive, déclara Jonas, reprenant tant bien que mal le contrôle de ses émotions. Le virus finira par apparaître ici, qu’on le veuille ou non. Si j’ai été envoyé sur la Mater, c’était pour recueillir des informations, des échantillons. Pour nous préparer à l’inévitable. Et c'est bien ce que je compte faire. »

Il resta silencieux quelques instants, essayant d’encaisser la vision d’Arlène se traînant toujours vers lui sans se sentir brûler de l’intérieur. Il y parvint à peu près, réunissant en tout cas assez de volonté pour se lever et immobiliser la créature sous son poids. La goule se débattit, rua, rugit, mais Jonas ne lâcha pas prise. Se haïssant lui-même, il récupéra ce qui restait de sa chemise et confectionna un bâillon qu’il serra fermement autour de la bouche de sa femme.

Plus d’excuse, plus de mot tendre cette fois-ci. L’important était de l’empêcher de mordre, de transmettre l’infection. Et ce quoi qu’il en coûte. Jonas était résolu à se salir les mains. Pour le bien d’Arlène, pour le bien de tous les êtres humains, il devait se montrer rude, brutal. Le danger était trop grand pour se permettre de jouer les sentimentaux.

La douleur qu’il infligerait à la goule ne serait de toute manière que le pâle reflet de ce qu’il ressentait lui-même. Mais pour honorer la mort de sa femme, pour que son sacrifice ne soit pas vain, Jonas devait aller jusqu’au bout.

 

 

 

 

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