Chapitre 10 : la fête de l'électricité (2/2)

Publié le par RoN

Jack s’accroupit près de la bâche et en souleva l’un des bords. Il fut accueilli par une énorme volute de fumée sentant fortement la buster-weed, signe que la Fosse était prête. Le jeune homme s’y introduisit donc, immédiatement suivi par Kenji. Pendant quelques instants, les deux compagnons n’y virent goutte, le temps pour leurs yeux de s’habituer à la pénombre ambiante.

« On referme mieux que ça, s’il vous plait ! les pria une voix éraillée. Toute la fumée est en train de s’échapper ! »

Jack s’exécuta puis se laissa glisser vers le fond de la Fosse. Celle-ci consistait en un trou large et vaguement conique, profond de deux mètres et recouvert d’une bâche ne laissant filtrer qu’un tout petit peu d’air. Au centre avait été aménagé un creuset dans lequel était entretenu un tapis de braises, seule source de lumière.

Si la Fosse n’était au départ qu’un trou boueux duquel il était impossible de ressortir autrement que crotté de la tête aux pieds, elle avait été plus ou moins aménagée au fil des nombreuses soirées. Des tapis et des tentures étaient maintenant disposés au sol et sur les parois, ce qui permettait aux cinglés qui y pénétraient de pouvoir s’étendre pour profiter du voyage au maximum.

Assis en tailleur près du feu, Kenji essuya une violente quinte de toux. Il n’était pourtant pas au bout de ses peines. Jubilant, Jack prit une bonne poignée de buster-weed et la lança dans les braises, geste qui aurait fait hurler au sacrilège n’importe quel drogué de l’ancien temps. Mais la marijuana était probablement ce dont les genesiens disposaient le plus abondamment. Par conséquent, personne ne voyait d’objection à de telles pratiques.

La drogue commença à se consumer instantanément, noyant la Fosse dans un épais brouillard euphorisant. Le jeune homme inspira à pleins poumons, s’enfonçant lentement dans une mer de volupté, tandis qu’à ses côtés, Kenji faisait de son mieux pour empêcher ses bronches de se faire la malle.

« Evite de tousser, lui conseilla son ami. Ou tu ne vas pas tenir plus de deux minutes… »

Et là se trouvait justement l’enjeu. Jack avait déjà participé à des sessions de la Fosse où les participants se défiaient pour savoir qui y resterait le plus longtemps. Sans s’évanouir, bien entendu. Les premiers à sortir étaient invariablement moqués, tandis que les derniers pouvaient se vanter d’être de vrais « extrémistes de la buster-weed ».

Kenji ne semblait en tout cas pas parti pour rejoindre ces « experts ». Il réussit néanmoins à maîtriser sa toux et se détendit, le manque d’oxygène interdisant toute activité physique. Le mieux était de rester immobile et de laisser son esprit s’envoler. Ce qu’il fit, planant rapidement à des altitudes vertigineuses.

Malgré son expérience, Jack n’était pas dans un meilleur état. En quelques minutes, il perdit complètement la notion de réalité. Le temps semblait s’étendre à l’infini, la Fosse lui paraissait aussi grande qu’une arène, il avait l’impression que son corps et son esprit se dissolvaient lentement dans l’univers. Allongés comme lui autour des braises, ses camarades avaient l’air de statues vivantes, leur seul signe de vie étant le lent mouvement de leur cage thoracique à chaque inspiration.

Jack sentit ses paupières devenir lourdes. Ses yeux le brûlaient, ses poumons étaient irrités, et il avait l’impression de partir de plus en plus loin, comme si la Fosse elle-même gagnait peu à peu en profondeur. A côté de lui, Kenji semblait s’être assoupi, les mains croisées derrière la nuque et un léger sourire aux lèvres. Jack espérait qu’il n’était pas tombé dans les pommes : il n’avait absolument pas l’énergie nécessaire pour tirer son camarade hors de la Fosse ; et s’il ramenait chez lui un tueur de goule dans cet état, Faye ne manquerait pas de lui passer un savon bien mérité.

Jack passa donc quelques minutes – ou était-ce des secondes ? – à réunir la motivation nécessaire pour se traîner hors du fumoir. Finalement, ce n’est que quand de nouveaux arrivants s’y introduisirent, faisant pénétrer à l’intérieur un air aussi frais que providentiel, que le jeune homme parvint à sortir de sa torpeur. Il allait proposer à Kenji de le suivre, quand ses yeux mi-clos se posèrent sur ceux qui venaient de rejoindre les fumeurs.

« Bordel, j’hallucine ou quoi… murmura le jeune homme. Roland ! Pierre ! Qu’est-ce que vous foutez ici ??

-         Et meeerde… lâcha le premier disciple de Jack, qui n’avait pas repéré son maître à temps dans l’obscurité.

-         Oh oui, ça je te le fais pas dire…

-         Un peu moins de bruit, s’il vous plait ! intervint quelqu’un. Y en a qui essayent de triper !

-         On va dehors, ordonna Jack en faisant signe aux enfants de sortir. Et n’essayez pas de vous carapater, vous le regretteriez… »

La mine déconfite, Pierre et Roland suivirent leur maître à l’extérieur de la Fosse. Jack eut besoin de quelques secondes pour reprendre ses esprits, le passage de l’atmosphère lourde et enfumée à l’air frais et humide lui mettant une sacrée claque. La tête lui tournait, le sang battait à ses tempes, son corps semblait peser des tonnes. Il en tenait une sacrée couche, ça oui. Mieux valait éviter de se faire une cure dans la Fosse tous les jours…

Pierre et Roland le scrutaient d’un air soucieux, espérant probablement que Jack n’allait finalement pas être en état de leur faire leur sermon. Mais l’éducation des jeunes était un sujet sérieux, qui ne pouvait pas être remis au lendemain. Jack se cramponna donc à la réalité et fit de son mieux pour rester sur ses pieds sans tituber, s’oxygénant pour tenter d’organiser ses pensées. Tâche rendue plutôt ardue par la buster-weed qui l’imprégnait littéralement. Le mieux était sans doute de ne pas y aller par quatre chemins.

« Mes petits gars, vous allez être punis, déclara-t-il finalement. Vous savez sans doute pourquoi.

-         Parce qu’on est pas encore couchés ? hasarda Pierre.

-         Entre autre.

-         Parce qu’on est allés dans la Fosse ? proposa Roland.

-         Oui, mais encore ? »

Les garçons restèrent silencieux, ce qui eut le don d’exaspérer Jack. Celui-ci les informa donc qu’il était au courant de leurs activités quotidiennes. Comment ils séchaient le travail et les cours, pour aller s’enivrer de buster-weed dans la ville abandonnée.

« Ou est le problème ? répliqua Roland, renfrogné. On fait de mal à personne.

-         Ah vraiment ? Et la petite crise de ce matin, elle a fait de mal à personne ?

-         Je vois pas le rapport…

-         Eh bien moi, je le vois. En ce moment, tu es irritable, colérique et indiscipliné, Roland. Tu t’énerves à la moindre contrariété.

-         On est des ados, non ? intervint Pierre. C’est normal, à notre âge.

-         Peut-être bien. Mais peut-être que le problème vient d’ailleurs. Je pense que vous fumez trop, les jeunes.

-         T’es mal placé pour nous dire ça…

-         Ah oui ? Alors dites moi, vous en êtes à combien de joints par jour ? »

Les gamins gardèrent le silence quelques instants, avant d’avouer qu’ils se partageaient quatre à cinq pétards chacun en moyenne. Jack en déduisit que cela devait en réalité être le double. Trop, beaucoup trop pour des jeunes en pleine puberté.

Il lâcha un soupir, faisant preuve de toute la patience dont il était capable dans son état de défonce actuel pour essayer d’expliquer aux garçons qu’ils filaient un bien mauvais coton. Soit, la buster-weed restait une drogue douce, beaucoup moins dangereuse pour la santé que des tas d’autres substances que Pierre et Roland n’auraient pas manqué de croiser si le monde n’avait pas sombré dans le chaos. Néanmoins, cela ne l’empêchait pas d’avoir des effets désastreux en cas de consommation excessive. Perturbations hormonales, changements d’humeurs, désintéressement de la vie sociale, perte du sens de la réalité…

Jack constata avec satisfaction que le regard des garçons se teintait d’inquiétude. Ils ne pouvaient nier ressentir certains de ces insidieux effets. Qu’ils le veuillent ou non, ils étaient sur la mauvaise pente, fonçant à toute allure vers la dépendance véritable.

« Bref, ça ne peut plus durer, conclut-il du ton le plus autoritaire possible. Vous allez me réduire votre consommation, et drastiquement.

-         Ça veut dire quoi ?

-         Ça veut dire un joint par jour, pas plus.

-         Quoi ?? T’es pas notre père, on n’est pas obligés de t’obéir.

-         Non, vous n’êtes pas obligés. Mais on peut le faire de la manière douce ou de la manière forte. Soit vous faites ce que je vous dis, vous reprenez le travail et les cours, et vous aurez droit à votre petit pétard avant de vous coucher. Soit je fais en sorte de vous pourrir la vie au maximum. Vous passerez votre temps hors de la ville, à monter la garde avec les guetteurs. Je m’assurerai qu’on vous surveille, et je vous collerai personnellement au train quand vous reviendrez pour vous empêcher de fumer. Alors, vous en pensez quoi ? »

Inutile de dire que Pierre et Roland ne semblaient pas enchantés par de telles mesures. Mais Jack leur donnait le choix, ou tout du moins l’illusion du choix, ce qui aidait à faire passer la pilule. Le jeune homme les informa néanmoins que quelle que soit leur décision, ils passeraient la journée du lendemain en dehors de Genesia. Roland devait être puni pour avoir blessé la petite Anne. Qui plus est, leur première journée sans drogue serait probablement difficile. Mieux valait les tenir hors de la ville, où se procurer de la buster-weed était aussi facile que respirer.

« Mais moi j’ai rien fait, objecta Pierre. Pourquoi je suis puni aussi ?

-         Par solidarité avec ton pote, bien entendu. Ou bien peut-être préfères-tu que j’aille expliquer tout ça à Charles. Il sera sans doute ravi d’apprendre que j’ai chopé son fils dans la Fosse. On le laissera décider lui-même de ton châtiment… »

Pierre blêmit et secoua la tête avec énergie. Mieux valait accepter la punition de Jack plutôt que d’affronter le courroux de son père, même si pour cela il devait s’ennuyer comme un rat mort le lendemain. Un moindre mal, quand son sort aurait pu être bien pire. Au moins, Jack promettait de garder secrète leur petite mise au point.

Dépités mais acceptant leur sort, Pierre et Roland suivirent leur maître lorsque celui-ci alla informer Charles Moncle que les garçons l’accompagneraient le lendemain. Celui qui avait à une époque tenté de prendre le pouvoir au sein de la communauté se plaisait à assurer le rôle de guetteur, passant une bonne partie de ses journées hors de la ville, à l’embouchure du tunnel dans lequel s’était joué le destin des survivants une année auparavant. La majeure partie du temps, les guetteurs ne servaient à rien, les goules croisées dans ce coin perdu étant rarissimes. Mais peu importait à Charles Moncle, qui se plaisait à croire que le sort de Genesia reposait sur ses épaules.

Passablement éméché, celui-ci se réjouit d’apprendre que Roland et son cher fils se « portaient volontaires » pour monter la garde avec lui.

« Z’allez voir, les jeunes, déclara-t-il en les prenant par les épaules. On va bien se marrer !

-         Ça c’est sûr, jubila Jack. Mais dis-moi, Charles, tu n’es pas sensé prendre la relève dès le lever du soleil ?

-         C’est bien ça. Je serai debout, si c’est ça qui t’inquiète. Y a pas de souci, j’ai l’habitude.

-         Mais pas Pierre et Roland. Ils feraient bien d’aller se mettre au lit, tu ne crois pas ?

-         Absolument. Parce que demain, je vous veux frais et dispos au chant du coq, les gamins ! »

Grimaçant pour la forme, les deux garçons s’éloignèrent en traînant les pieds, sous le regard compatissant et amusé de Jack. A peu près satisfait d’avoir accompli son devoir de tuteur, le jeune homme songea à redescendre quelques minutes dans la Fosse, ne serait-ce que pour s‘assurer que Kenji n’y faisait pas un coma. Mais le tueur de goule s’en était heureusement extirpé de lui-même, et semblait d’ailleurs avoir bien mieux encaissé que prévu son séjour dans le fumoir. Vautré à l’arrière du pick-up, il partageait un énorme joint avec les frères Bronson, dévorant des yeux les femmes en train de danser autour du feu.

Jack se joignit à eux, et passa un temps indéfinissable à délirer avec ses amis en profitant du spectacle. Les verres et les pétards s’enchaînèrent, les discussions devinrent de plus en plus graveleuses, les rires de plus en plus pâteux, les danses plus frénétiques, les étreintes plus sensuelles. Bras dessus bras dessous et l’air sévèrement entamées, Aya et Gina finirent par venir quérir l’aide de Jack pour « finir la nuit en beauté », selon leurs dires. Inutile de préciser que le jeune homme était très tenté, trop rares étant les fois où ses femmes lui proposaient de telles activités de groupe…

Mais le leader des genesiens était très demandé. Kenji, Lloyd, Arvis et Béate semblaient bien décidés à poursuivre les festivités jusqu’à l’aube, et Jack avait promis de se rendre au barrage pour féliciter personnellement M. Claireau.

« Vous n’avez qu’à commencer toutes les deux, mes chéries, s’excusa-t-il donc en les embrassant. Je vous rejoindrai plus tard.

-         Pas sûr qu’on ait encore de l’énergie pour toi… rétorqua Aya avec un sourire malicieux.

-         Moi j’en aurai… » promit Gina en lui mordillant l’oreille.

Marchant légèrement en zig-zag, les deux femmes prirent le chemin du retour tandis que Lloyd Bronson faisait rugir le moteur du pick-up, ses acolytes hurlant « Au barrage ! Au barrage ! » comme une bande bosozokus. Jack les fit patienter quelques instants, le temps de gribouiller un « AG – Perspectives d’avenir – Fin d’aprem’ – Venez tous ! » sur le tableau ornant l’entrée du gymnase. Maintenant que l’électricité était là, il allait en effet falloir discuter avec les genesiens de ce qu’ils allaient en faire.

Puis la bande prit le chemin du lac, l’aîné Bronson effectuant volontairement de nombreux détours pour traverser une ville toujours aussi éclairée. Plusieurs fois, le véhicule effectua de violentes embardées, évitant de justesse des obstacles pas encore déblayés. Miraculeusement indemnes mais toujours aussi hystériques, ils arrivèrent finalement au barrage, où ils portèrent le vieux M. Claireau en triomphe en scandant des chansons paillardes.

La fin de la nuit se déroula tranquillement, dans un cocktail d’ivresse et de bonheur désormais familier. Arvis et Béate s’endormirent au sommet du barrage, admirant un des plus beaux levers de soleil qu’il leur ait été donné de voir. M. Claireau s’autorisa également quelques heures de sommeil, Lloyd veillant sur les installations électriques – du moins en théorie ; dans la pratique, l’aîné Bronson s’écroula en quelques minutes et dormit comme un loir, ce qui n’eut heureusement aucune conséquence.

Quant à Kenji et Jack, trop décalés pour reprendre la voiture, ils savourèrent une marche retour qui leur permit de décuver un minimum. Malheureusement pour eux, leurs concubines respectives avaient sombré dans le sommeil depuis longtemps, et ils ne purent bénéficier des plaisirs qui leur avaient été promis. Jack en particulier regretta amèrement de n’être pas rentré plus tôt, le spectacle d’Aya et Gina dénudées et assoupies l’une dans les bras de l’autre lui donnant un certain aperçu de ce qu’il avait manqué.

Le jeune homme s’endormit cependant sans regret. Ce n’était pas tous les jours qu’il vivait une soirée si fantastique. Mais la journée du lendemain promettait également d’être mémorable, et pas seulement à cause de la gueule de bois titanesque qui attendait les genesiens…

 

 

 

 

Dans les prochains chapitres, la narration abandonnera un peu notre ami Jack pour se focaliser sur Kenji. Nous changerons ainsi régulièrement de protagoniste principal au fil de l'histoire. A lundi !

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Tistoulacasa 31/01/2011 18:54


Des rebondissements,de la drogue et du cul. Il ne manque qu'un bon combat bien violent pour faire un chapitre parfait ;)


Marianne 23/01/2011 12:34


une erreur: tu ne vaS pas tenir ( manque le S)
sinon RAS


Guigui 23/01/2011 01:24


Parfait, qq chapitres concentrés sur Kenji, chui impatient...