Chapitre 26 : Aha-Tra

Publié le par RoN

Quelques centaines de kilomètres à l’ouest de Genesia, la goule Lyons sortit de sa torpeur nocturne alors que les premières lueurs de l’aube commençaient tout juste à poindre derrière l’horizon. Se dressant de toute sa taille pour étirer ses muscles encore froids, elle parcourut du regard la horde qui l’accompagnait depuis déjà plusieurs mois.

Des milliers de zombies à des stades d’évolution assez disparates, encore recroquevillés sur eux-mêmes pour échapper à la fraîcheur de la nuit, mais qui ne tarderaient pas à s’éveiller et à se mettre en marche, suivant leur leader avec une fidélité et une confiance aveugle. Ils n’étaient au départ que quelques centaines. Mais au fil des semaines et des kilomètres parcourus, leur nombre avait enflé de façon exponentielle, chaque goule croisée venant instinctivement rejoindre les rangs de ce qui constituait maintenant la plus grande armée ayant jamais foulé le continent. Des soldats disciplinés, inlassables et dotés d’une puissance dépassant de loin les capacités physiques d’un être humain. Mais quelle que soit la taille de leurs griffes ou le tranchant de leurs os, aucun n’égalait la goule Lyons. Car les zombies de base, aussi évolués soient-ils, ne possédaient pas l’Esprit.

L’Esprit. La signification profonde de ce mot restait assez vague pour la goule Lyons. Il appartenait aux humains, au passé, à une vie qui n’avait aujourd’hui plus aucun sens. Ses cordes vocales transformées ne lui permettaient même pas de le prononcer correctement. Mais il était là, dans son crâne, et Lyons savait que ce terme était le plus adapté pour décrire la différence fondamentale qui existait entre son cerveau et celui de ses comparses.

Depuis le jour où elle s’était vue dans un miroir, et avait à la fois compris qui elle était et qui elle avait été, la goule Lyons avait réalisé qu’elle était au-dessus de ses semblables. Comment cela était-il possible ? Comment cela s’était-il produit ? Elle n’en avait aucune idée. Soit, elle était la plus âgée. Cela, elle l’avait très vite compris : plus le temps passait, et plus les goules devenaient puissantes. Mais cela n’expliquait pas tout. De nombreux membres de son armée présentaient le physique redoutable de zombies contaminés depuis un bon bout de temps. Mais si leurs capacités intellectuelles s’étaient développées, elles étaient encore loin d’égaler l’intelligence de Lyons.

 

L’ancien professeur avait pourtant tout fait pour les « réveiller » comme lui avait été réveillé. Elle avait conduit ses camarades les plus évolués devants des baies vitrées leur renvoyant leurs propres reflets, s’était évertuée à essayer de leur faire comprendre que les créatures qu’ils y voyaient n’étaient autres qu’eux-mêmes. Elle était même allé jusqu’à écorcher l’un des zombies, espérant lui faire remarquer qu’en marquant son corps, elle marquait aussi le reflet. Rien n’y avait fait. Quels que soient les stratagèmes imaginés, les goules semblaient incapables de s’ouvrir à l’Esprit.

La stupidité de ses propres congénères avait rapidement frustré la goule Lyons. Son cerveau était sans cesse en ébullition ; les idées naissaient et mourraient dans son crâne trop rapidement pour qu’elle puisse les comprendre. Elle désirait pourtant les transmettre à ses semblables. L’Esprit offrait un pouvoir immense : qu’elle soit la seule à en profiter constituait un gigantesque gaspillage. 

Dotée d’une patience infinie, la goule Lyons n’avait pas baissé les bras. Avec du temps, l’Esprit finirait peut-être par naître chez ses camarades zombies. Aussi faisait-elle tout ce qui était en son pouvoir pour stimuler leurs cerveaux, pour faire fourmiller leurs neurones. Quand l’armée avait affaire à des survivants humains retranchés dans des cachettes difficiles d’accès, Lyons laissait ses comparses se débrouiller. L’important était de les laisser résoudre leurs propres problèmes, sans se contenter de suivre aveuglément leur leader. Ce qui n’était pas toujours facile.

Très souvent, la goule Lyons voyait immédiatement les failles dans les défenses des humains, ou imaginait en quelques minutes une stratégie permettant de les faire sortir de leurs planques. Elle devait alors lutter contre elle-même, mettre en sourdine un instinct prédateur qui la poussait inexorablement à l’attaque. Cela générait en elle de grandes souffrances, mais chaque fois, l’Esprit lui donnait la force de se retenir.

Quand les goules tâtonnaient trop longtemps, subissaient trop de pertes ou que l’attente devenait insupportable, Lyons essayait de les aiguiller sur la bonne voie. Ce qui n’était pas non plus une mince affaire : qu’il leur désigne la lune, et ces idiotes regardaient son doigt. Mais à force de patience et d’imagination, Lyons avait tout de même fini par réussir à leur apprendre quelques stratégies : comment organiser une diversion, comment feindre la retraite… Et à son plus grand plaisir, il avait constaté que les évolués retenaient ses leçons, ré-utilisant d’eux-mêmes certaines tactiques d’une bataille à l’autre.

 

Mais cela n’était pas suffisant. Qu’elles soient capables de copier leur leader et de réutiliser ce qu’il leur enseignait les plaçait au niveau d’animaux apprivoisés, rien de plus. Les goules ne devaient pas seulement apprendre à utiliser leur cerveau. Pour qu’elles deviennent aussi redoutables que Lyons, il fallait également qu’elles prennent conscience de leur existence. De leur individualité. Ce qui ne serait possible que si elles possédaient les outils nécessaires pour exprimer cette individualité. Les mots, voilà ce qui leur manquait encore.

Aussi Lyons s’évertuait-il à leur enseigner le langage. Des mots, il en possédait des milliers. Des dizaines de milliers. La plupart avaient des significations obsolètes ou encore obscures pour l’esprit en pleine éclosion de la goule Lyons. Des reliques du passé, souvent imprononçables avec le pharynx particulier dont étaient équipés les zombies, mais qui donnaient un nom à toute chose, repoussant l’inconnu, donnant au monde une clarté sécurisante.

Mais comment faire comprendre l’utilité d’un tel outil à des créatures dépourvues de tout désir et de toute peur ? Bien souvent, Lyons avait essayé de leur transmettre ses idées en utilisant des mots. Sans succès aucun, la plupart des évolués se contentant de le jauger avec curiosité quand il se mettait à produire ces sons étranges. Les goules étaient tout bonnement incapables de faire le lien entre les mots et ce à quoi ils correspondaient. Mais Lyons n’était pas décidé à abandonner, et avait entrepris de construire un langage plus adapté à son peuple. Des consonances familières, faciles à retenir, associées à des objets qui représentaient un intérêt certain pour ces créatures photosynthétiques.

Le soleil. L’astre tout puissant qui fournissait chaque jour l’énergie vitale des goules avait été le premier à recevoir un nom. Un nom que, chaque matin, Lyons chantait pour saluer ce dieu bienfaisant. Ce jour là ne fit pas exception. Et pour la première fois, les goules eurent une réaction.

 

Dès que les premiers rayons apparurent à l’horizon, Lyons commença à faire vrombir ses cordes vocales. La vibration grave fit sortir les goules voisines de leur torpeur, et elles considérèrent leur aînée avec l’incompréhension habituelle. Quand le disque lumineux commença à s’élever, Lyons ouvrit la bouche, lâchant une syllabe sonore et claire, qui en s’éternisant focalisa sur lui l’attention de dizaines de zombies.

« Aaaaaaaaaaaahaaaaaaaaaaaaah… »

Les minutes s’égrenaient sans que Lyons n’ait besoin de reprendre son souffle. Beaucoup de goules le regardaient avec un intérêt certain, essayant visiblement de comprendre ce que pouvait signifier cette note unique. Comme chaque matin, elles ressentaient un étrange plaisir, un bien-être qui montait progressivement à l’écoute de ce chant monocorde. Jusqu’à atteindre son apogée, quand le soleil sortit entièrement de sa tanière nocturne pour venir chatouiller de ses rayons nourrissants l’épiderme des zombies. Climax qui fut salué par une nouvelle syllabe, toujours aussi simple, mais plus rugueuse, plus tonique.

« Trrraaa ! scanda Lyons, dressé de toute sa taille, tournant lentement sur lui-même pour que chaque membre de son armée puisse l’entendre. Aaaaahaaaaaa-Trrrraaaaaa ! »

La plupart des zombies ne le quittaient pas du regard, comme envoûtées par le chant. Mais du coin de l’œil, Lyons remarqua que l’attention d’un des plus évolués était fixée sur autre chose. Se balançant d’avant en arrière au rythme de la litanie, la goule observait l’astre solaire avec révérence et adoration. Et au bout d’un certain temps, ses griffes se tendirent vers le disque lumineux, alors que sa bouche s’ouvrait pour accompagner le chant de Lyons. Pour la première fois depuis que l’ex-professeur avait entrepris d’enseigner le langage à ses sujets, une voix se joignait à la sienne. Une voix quasi-identique, qui ne nuançait que très légèrement cette ode au soleil. Mais qui suffit à faire naître la compréhension chez les autres goules. En quelques minutes, une douzaine d’évolués se mirent à chanter, donnant à la litanie une puissance et une profondeur qui ne pouvait que s’accorder à merveille avec la lente élévation de l’astre solaire.

« AAAAAAAAHAAAAAA-TRAAAH ! AAAAAAAHAAA-TRRRRAAA ! » chantaient-ils, leurs voix s’accordant avec une perfection interdite aux êtres humains.

Le soleil entendit-il leur chant ? Voulut-il féliciter la goule Lyons de son succès, la remercier de lui avoir offert un nom ? Pour elle, cela ne fit aucun doute. Toute la journée, l’astre brilla avec un éclat éblouissant, offrant à l’armée de zombie une énergie triomphale, comme pour les encourager à marcher toujours plus loin vers l’ouest.

 

L’ouest, où scintillaient les lueurs de millions de vie n’attendant que d‘être offertes à la Ghoulobacter. La distance séparant l’armée de Lyons de ces proies innombrables était tout bonnement inconcevable pour les goules habituées à vivre au jour le jour. Des centaines, des milliers de kilomètres peut-être. Mais cela importait peu. Lyons sentait qu’ils se rapprochaient de jour en jour. Tôt ou tard, les zombies finiraient trouver leurs proies. Et le moment venu, ils seraient prêts. Quelles que soient les défenses des humains, quelles que soient leurs cachettes, rien ne pourrait arrêter l’armée qui déferlerait bientôt sur eux.

Sauf si la nature elle-même décidait de se mettre en travers de sa route. Et c’est bien ce qui sembla se produire quelques semaines plus tard, quand les goules durent faire face à un obstacle que même leurs capacités physiques hors du commun ne leur permettaient pas de franchir.

Comme tous les matins depuis que Lyons le leur avait appris, les zombies saluèrent le lever du soleil par de longs chants, que même une oreille humaine aurait trouvé agréables. Quel que soit leur stade d’évolution, tous participaient dorénavant. Si les plus jeunes ne semblaient pas encore en comprendre la signification, la plupart des évolués semblaient bien avoir associé l’astre solaire avec le mot qu’ils répétaient sans cesse. « Aha-Tra » était leur dieu bienfaiteur, le centre de leur existence, et par conséquent la première chose à mériter un nom.

Encouragé par ce succès, Lyons avait entrepris d’inventer d’autres mots et de les enseigner à ses comparses. Pour le moment, cela restait très fastidieux. Rares étaient les goules qui parvenaient à différencier facilement les sons et à les associer avec ce que le leader leur désignait. Avec de la persévérance, Lyons avait tout de même réussi à leur apprendre deux autres mots : « Ram », qui se rapportait aux proies en général, humains ou animaux ; et « Thos », que la plupart des goules ne comprenaient qu’au prix de gros efforts, mais qui désignait pourtant les zombies eux-mêmes.

Cette matinée-là, Lyons allait devoir faire travailler son imagination pour inventer un nouveau mot. Car ce qui apparut à l’horizon ne ressemblait à rien de ce que les goules avaient pu voir jusque là. En effet, le plateau sur lequel voyageait son armée semblait disparaître tout à coup, comme avalé par un abysse d’une noirceur impénétrable. Le sol lui-même n’existait plus, ne restait plus qu’un vide sombre et impalpable. L’armée de goule semblait être littéralement arrivée au bout du monde.

Les proies qu’elles pourchassaient depuis maintenant des mois semblaient pourtant être plus loin encore. Lyons sentait ces millions de vies s’agiter, des centaines de kilomètres au-delà de l’abîme. Presque aussi perturbé que ses congénères moins éveillés, il trouva l’explication à cet étrange phénomène dans les souvenirs de son ancienne vie.

L’océan, voilà ce qu’il voyait. Ou plutôt ne voyait pas. Des milliards de mètres cubes d’eau glacée, opaque aux yeux des goules. Le seul obstacle qui, sur cette planète, pouvait réellement représenter un problème pour ces prédateurs dénués de peur.

Rivières, fleuves, lacs et étangs : les goules ne s’y aventuraient jamais volontairement. Et quand il leur arrivait d’y tomber, elles étaient incapables d’en sortir sans beaucoup de chance, tous leurs sens étant occultés par l’eau.

Tous leurs sens ? Pas tout à fait. Du moins pour la goule Lyons. L’ancien professeur avait déjà affronté cet ennemi liquide, et s’en était sorti en faisant confiance à son seul instinct. Qu’est-ce qui l’empêchait d’en faire autant ici ? Après tout, il n’avait qu’à avancer, continuer à suivre la piste. Il n’avait besoin ni de ses yeux, ni de son ouïe ou de son odorat. L’océan pouvait bien receler mille dangers : rien n’était aussi redoutable qu’une goule en chasse.

Mais ses congénères le suivraient-ils ? Lyons décida qu’ils ne leur laisseraient pas le choix.

« Thos ! aboya-t-il pour attirer l’attention des goules. Thos !

-         Ram ? l’interrogea l’un des évolués, les yeux perdus dans l’immensité sombre de l’océan.

-         Ram » confirma Lyons en prenant sa main griffue dans la sienne.

Et sous le regard de ses milliers de sujets, il s’enfonça dans les flots, prêt à donner à sa camarade goule la première leçon de natation de leur histoire.  

Publié dans Chapitres

Commenter cet article

tistoulacasa 27/05/2011 17:44


encore plus fort que la référence à Rha pour le feu, au cours de mes lectures, je suis tombé sur un écrit qui parle du Zoroastrisme (religion apparu entre -900 et -700) et dans laquelle Athar veut
dire feu.... étonnant non ?!


tistoulacasa 02/04/2011 11:18


C'est marrant que les ghouls aillent vers l'ouest car 86% des humains en fuite ont tendance à partir vers l'ouest. Il faut croire que les humains suivent la course apparente du Soleil...
Sinon, cool que tu es réutilisé Ahtra (qui va donner ahtre pour le feu si je ne m'abuse ;). C'est moi où dans ahtra on retrouve la référence égyptienne Rha (dieu Soleil)? Et que le thos rappel le
grec thanatos (la Mort)? Par contre pour ram, je n'ai pas encore trouvé de lien... En tout cas bravo !


Bigdool 14/03/2011 20:34


Ils vont carrément traverser l'océan? Lyons va en perdre quelques uns en route je pense ^^